
Quand les faits ne suffisent plus
Cette question a traversé la table ronde organisée par Migration, au-delà des préjugés, le 11 mars 2026, à l’occasion de ses dix ans. Autour de la table, des voix issues du monde académique, de l’école, du secteur associatif et du volontariat. Des terrains différents, des outils variés, mais un constat commun : depuis 2015, le monde dans lequel MADP intervient a évolué.
Lorsque MADP voit le jour, dans le contexte de la crise de l’accueil des réfugié·es, le projet cherche à faire circuler des connaissances fiables, à les traduire dans un langage accessible et à outiller les publics pour penser autrement la migration. Remettre des chiffres en perspective, expliquer les parcours migratoires, distinguer fantasmes et réalités : la vulgarisation scientifique occupe alors une place centrale.
Dix ans plus tard, cette démarche reste essentielle, mais se déplace. Les stéréotypes n’ont pas disparu. Ils circulent désormais dans un espace public où les faits ne suffisent plus toujours à déplacer les opinions. Lors de la table ronde, le sociologue Andrea Rea le formule clairement : dans certains espaces de discussion, la parole d’une personne qui donne simplement son avis peut être reçue comme équivalente à celle d’un·e universitaire qui travaille le sujet depuis dix ans.
Ce déplacement ne relève pas seulement de la “fake news”. Il renvoie à un phénomène plus large, souvent décrit comme celui de la post-vérité : un contexte dans lequel les émotions, les croyances et les appartenances peuvent compter autant, voire davantage, que les faits dans la formation des opinions. Pour un projet comme MADP, cela oblige à penser la déconstruction des préjugés autrement : non pas en renonçant aux faits, mais en comprenant mieux ce qui fait tenir les croyances auxquelles ils se confrontent.
À l’ère de la post-vérité, les faits ne disparaissent pas. Mais ils rencontrent des croyances, des émotions et des appartenances qui leur donnent parfois moins de prise sur ce que l’on pense déjà.
Sur un sujet comme la migration, cet enjeu est particulièrement fort. La migration ne renvoie jamais seulement à des données objectives. Elle touche aussi à l’identité, à la sécurité, aux ressources, au sentiment d’appartenance et au rapport à l’autre. Elle mobilise donc très vite des affects puissants. C’est aussi pour cela que les stéréotypes résistent.
En psychologie sociale, les stéréotypes ne sont pas de simples erreurs de raisonnement qu’il suffirait de corriger avec la bonne information. Ce sont plutôt des manières rapides et économiques d’organiser un monde social complexe. Nadine Chaurand rappelle que la stéréotypisation remplit une fonction cognitive de simplification, mais aussi parfois une fonction motivationnelle : elle peut servir à préserver une image positive de soi ou de son groupe, notamment lorsque le contexte est perçu comme menaçant ou marqué par une compétition autour des ressources.
Un stéréotype ne fonctionne donc pas uniquement parce qu’il déforme le réel. Il fonctionne aussi parce qu’il le rend parfois plus lisible, plus supportable, plus facile à classer. C’est précisément dans cet écart que peut se construire l’esprit critique : non pas en opposant brutalement les faits aux ressentis, ni en abandonnant les faits au nom des ressentis, mais en créant les conditions pour les mettre au travail.
C’est là que le travail de MADP prend toute son importance. Dans les écoles, les animations ne consistent pas seulement à transmettre des informations sur les migrations. Elles créent un espace où l’on peut interroger ce que les représentations produisent : les peurs qu’elles activent, les oppositions qu’elles installent, les catégories qu’elles rendent évidentes. Déconstruire un stéréotype ne consiste pas seulement à montrer qu’il est faux. Cela suppose aussi de comprendre ce qu’il vient organiser.
Des stéréotypes aux cadrages
La table ronde a aussi mis en évidence un autre enjeu : les stéréotypes sur la migration ne circulent pas dans le vide. Ils se diffusent à travers des formats, des médias, des images et des cadrages qui orientent déjà notre manière de comprendre le sujet.
Un rapport récent de la Commission européenne sur la mésinformation et la désinformation liées à la migration montre que les récits hostiles présentent très souvent les personnes migrantes comme une menace pour la santé, la sécurité, les ressources économiques ou l’identité des populations européennes. Leur force ne tient donc pas seulement aux informations fausses qu’ils peuvent contenir, mais au récit simple qu’ils proposent : un “nous” menacé par un “eux”.
MADP travaille déjà cette question dans le module Médias et migration, qui invite les jeunes à ne pas seulement se demander si une information est vraie ou fausse, mais aussi comment elle est construite. Quel angle est choisi ? Quels mots, quelles images, quels chiffres sont mis en avant ? Qui parle, et qui reste absent du récit ?
Ce travail sur les cadrages ouvre une piste importante. Il ne s’agit pas de pointer du doigt, ni d’accuser “les médias” en bloc, mais de rendre plus lisibles les mécanismes par lesquels une information prend forme : les choix de vocabulaire, les contraintes de format, les logiques d’attention, les sources mobilisées ou absentes.
Comprendre qu’un article, une image ou un titre est toujours produit dans un contexte ne revient pas à dire que tout se vaut, ni à relativiser la vérité. C’est plutôt apprendre à regarder l’information comme une production située : construite à partir de choix, de contraintes et de points de vue, plutôt que comme une fenêtre parfaitement neutre ouverte sur le réel.
Mais la table ronde a aussi rappelé que les préjugés ne restent pas au niveau des discours. Ils produisent des effets très concrets dans les parcours de vie. Sotieta, pour le Ciré, évoquait par exemple les discriminations dans l’équivalence des diplômes, la disqualification des compétences, les humiliations vécues et leurs conséquences sur l’accès à l’emploi ou les conditions salariales. Les récits hostiles à la migration ne façonnent donc pas seulement l’opinion : ils peuvent aussi légitimer des politiques plus restrictives, fragiliser l’accès aux droits et rendre certaines inégalités plus acceptables socialement.
Que faire ?
La métacommunication, dans ce contexte, devient un outil pertinent : parler de la manière dont on parle de migration, de médias, de science et de faits. Dans un contexte de défiance, il ne suffit pas d’ajouter des chiffres, ni de parler plus fort depuis une position d’autorité. Il faut aussi ouvrir la discussion sur ce qui circule déjà : les titres anxiogènes, les images répétées, les récits de menace, les discours politiques, les vidéos vues sur les réseaux sociaux, les questions entendues à la maison ou dans la cour de récréation.
L’enjeu n’est pas de disqualifier ces questions. Il est au contraire de les prendre au sérieux pour pouvoir les travailler : comprendre ce qu’elles expriment, ce qu’elles simplifient, ce qu’elles rendent évident, et ce qu’elles empêchent parfois de voir. Communiquer autrement sur la science, c’est aussi cela : expliquer, répondre, mettre en lien, traduire sans appauvrir. Dire ce que l’on sait, mais aussi comment on le sait.
Reconnaître que le savoir scientifique est lui aussi situé ne revient pas à diminuer sa valeur. Cela revient à rappeler qu’il se construit toujours dans une époque, dans des institutions, à partir de méthodes, de débats et parfois d’angles morts. Le dire ne fragilise pas la science : au contraire, cela peut renforcer sa crédibilité. Sa force vient aussi de sa capacité à expliciter ses conditions de production, à discuter ses limites et à montrer pourquoi certaines affirmations sont mieux étayées que d’autres.
C’est précisément ce défi que MADP cherche à mettre au travail dans ses animations. L’objectif est de créer un espace de discussion structuré, où les jeunes peuvent partir de ce qu’ils pensent, entendent ou ressentent, pour déplacer progressivement leur regard au contact direct des volontaires. Lors de la table ronde, Zenaba, volontaire MADP, l’a formulé à partir de son expérience : parler aussi en tant que personne migrante peut parfois toucher les jeunes autrement qu’un contenu théorique seul.
Mais l’expérience ne remplace pas les faits. Elle les rend audibles autrement. C’est là que se joue l’équilibre : articuler les paroles, les données et les méthodes. Ne pas réduire la migration à des chiffres, sans pour autant réduire une réalité sociale complexe à une somme d’expériences individuelles.
Faire mouvement
La table ronde a enfin déplacé la question vers l’échelle : comment faire durer et circuler ce travail d’accompagnement ? En dix ans, MADP a formé des volontaires, créé des outils, mené des animations et développé des partenariats. En 2024, le projet a réalisé 78 animations auprès de 26 partenaires et rencontré 1255 jeunes. C’est considérable, mais cela dit aussi l’ampleur du défi : accompagner les jeunes dans cette ère de post-vérité ne peut pas reposer sur une seule structure.
Plusieurs intervenant·es ont rappelé que ce travail demande du temps, des moyens et des espaces durables. Julie Moens, directrice d’école, évoquait par exemple la difficulté croissante de travailler ces questions en profondeur dans un contexte scolaire marqué par le manque de ressources, la surcharge et les contraintes institutionnelles. Les associations, elles aussi, font face à des moyens limités et à la précarité des équipes.
C’est aussi dans ce contexte qu’est revenue l’idée qu’il faudrait “1000 MADP”. Non pas pour faire porter à MADP une responsabilité impossible, mais parce que ce travail a besoin de relais : des enseignant·es outillé·es, des volontaires accompagné·es, des associations reconnues, des écoles disponibles, des espaces de discussion durables.
Andrea Rea conclut d’ailleurs sur une mise en garde importante : nous n’avons pas seulement besoin d’individus investis, mais d’un mouvement. Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement de multiplier les interventions, mais de construire une capacité collective à accompagner les jeunes : transmettre des outils, créer du lien, faire circuler des méthodes, et installer dans la durée des espaces où les faits, les expériences et les représentations peuvent être discutés ensemble.
Dix ans après, une mission à approfondir
Continuer MADP à l’ère de la post-vérité, ce n’est donc pas changer de mission, mais l’approfondir. Il ne s’agit plus seulement de déconstruire des préjugés sur la migration, mais de comprendre les récits, les émotions et les cadrages qui les rendent crédibles.
Dans un environnement saturé de contenus rapides, MADP défend une autre temporalité : celle de la discussion, de la mise en perspective et de l’esprit critique. Dix ans après sa création, c’est peut-être là que se joue sa force : apprendre à penser la migration sans renoncer ni aux faits, ni aux expériences, ni à la complexité du réel.
Bibliographie
Cassanas, J. (2025). « Identité, croyances et post-vérité ». Le Journal des psychologues, n° 414, janvier-février 2025, p. 75-80.
Chaurand, N. (2013). « Stéréotypisation. Catégorisation sociale ». Dans Dictionnaire historique et critique du racisme. Paris : Presses universitaires de France.
Commission européenne. (2025). Mis- and disinformation on migration in Europe. Independent Expert Report. Directorate-General for Research and Innovation, Publications Office of the European Union. DOI : 10.2777/8580080.
Prades, J.-L. (2026). « Notes de lectures : Claudine Tiercelin, La post-vérité ou le dégoût du vrai ; Myriam Revault d’Allonnes, La faiblesse du vrai ; Géraldine Muhlmann, Pour les faits ; François Noudelmann, Peut-on encore sauver la vérité ? ; Michaël Lainé, L’ère de la post-vérité ; Gérald Bronner, À l’assaut du réel ». Nouvelle Revue de psychosociologie, n° 41, p. 225-233.
Migration, au-delà des préjugés. (2024). Données d’activité internes.
Migration, au-delà des préjugés. (2026). Table ronde organisée à l’occasion des dix ans du projet, 11 mars 2026.
